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Avril 2019 – Éditorial du Père François-Xavier Oniossou :

Où est-il passé, l’homme adultère ? 

Chers amis,

Dans l’évangile de ce premier dimanche de ce mois d’avril, mois de la résurrection, la femme adultère est seule devant Jésus. Or, si cette femme a été prise en flagrant délit, on peut penser qu’elle n’était pas seule. Mais on ne présente à Jésus qu’une femme. Où est-il passé, l’homme adultère ? C’est comme si Jésus lui-même en tenait lieu. Notre évangile, en effet, met en scène au milieu d’accusateurs, prêts à les lapider en quelque sorte tous deux pour adultère, la femme et Jésus : la femme bien sûr, femme éponyme dont on ne connait que le péché auquel elle est identifiée, « la femme adultère », mais également Jésus qui, soupçonné de vouloir trahir la Loi, se trouve en position d’accusé. Il prend sur lui le péché du monde, tous les péchés, le mystère même du péché. C’est bien cela qu’à partir d’aujourd’hui – le temps de la Passion – la liturgie nous donne à méditer : la marche vers la mort de celui « qui a donné sa vie par amour pour le monde » comme le dit l’oraison de la messe de ce 5ème dimanche de carême.

Ce n’est pas la première fois que l’évangile nous montre Jésus en dialogue avec des femmes suspectes, la samaritaine ou la femme pécheresse par exemple. Jésus s’y révèle vrai homme, pleinement humain, mais divinement humain. Aujourd’hui encore, il établit la relation d’une manière parfaitement ajustée. La femme, commente saint Augustin, aurait pu avoir peur : elle se retrouve seule devant celui qu’elle pressent sans péché et qui aurait donc pu, selon ses propres mots, lui jeter la première pierre. Non, il la renvoie à sa responsabilité en lui posant une question et lui ouvre un avenir en lui faisant une injonction.

Cette femme fait ainsi l’expérience d’une relation vraie, au contraire de celle, que l’on peut supposer difficile, avec son mari, avec son adultère ou avec ses accusateurs. Eux parlent, pleins de mépris, de « ces femmes-là » ; Jésus, lui, lui adresse cette parole éminemment respectueuse : « femme ». Jésus établit la bonne relation avec elle. Il fait de même d’ailleurs avec les accusateurs qu’il renvoie à leur conscience, leur faisant vivre une conversion : conversion topographique (« ils se retirent ») mais surtout conversion spirituelle et morale. Jésus, en réalité, « verticalise » la relation qui était enfermée dans un cercle. Il s’abaisse et se relève, faisant gagner chacun en profondeur et en hauteur, faisant entrer au profond de soi qu’il ouvre ainsi à Dieu. Ainsi, que ce soit dans sa relation avec la femme ou avec ses accusateurs, Jésus se présente à nous comme vrai Dieu et vrai homme. A nous aujourd’hui de contempler Jésus dans la profondeur de son humanité et de son geste sauveur pour ressusciter avec Lui…

Le prophète Isaïe (« Ne songez plus aux choses d’autrefois ») et saint Paul nous invitent aujourd’hui à oublier le passé, à oublier « ce qui est en arrière » pour, lancés vers l’avant », courir « vers le but ». Cela correspond à l’injonction que Jésus adresse à la femme : « Va ! désormais ne pèche plus ». Nous pouvons en effet nous enfermer dans le passé : le passé qui accable (nos errances, nos fautes voire nos crimes) mais aussi le passé qui grise ou qui rend nostalgique (nos succès, nos réussites, nos mérites). Le Seigneur vient nous en libérer car lui seul « fait toute chose nouvelle ». Tout laisser, notre fardeau, nos blessures ou nos titres, ne plus nous empêtrer dans le passé – ce passé qui ne passe pas – voilà la liberté, le fruit du salut que le Seigneur nous offre aujourd’hui, si nous consentons à nous laisser attirer par lui, à nous laisser regarder par lui, à nous laisser interroger par lui.

Notre évangile nous interroge enfin sur la correction fraternelle ». Pas de communauté chrétienne sans correction fraternelle et pourtant que de méprises voire de ravages commis à ce sujet ! Pensons à l’évangile de la paille et de la poutre. Attention au fait de vouloir imposer aux autres nos points de vue sous prétexte de leur enseigner le bon chemin qui se résume souvent à nos manières très humaines de voir ou de faire. Cependant, Jésus invite à la correction fraternelle. Car il peut y avoir manquement à la charité en laissant errer son frère : par « non-assistance à personne en danger » ! On interprète parfois partiellement, partialement, le « Moi non plus je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus », les uns insistant sur l’exigence (« ne pèche plus ») au risque de la confondre avec une orgueilleuse dureté et les autres s’arrêtant sur la patience au risque d’une lâche indulgence (« je ne te condamne pas »).

La pratique de la correction fraternelle présente deux écueils : juger par aveuglement ou fermer les yeux par complicité. Pas de correction fraternelle sans la conscience de notre misère et de la miséricorde de Dieu. Pour cela, comme les accusateurs de l’évangile, il nous faut vivre cette entrée en nous-mêmes, cette fissure du cœur par la miséricorde de Dieu. Faut-il être âgé c’est-à-dire peut-être plus lucide pour la vivre ? Il s’agit en tout cas de faire cette expérience de nous jeter dans les bras de Jésus et de croire que ce bonheur est offert à tous, à tout âge.

Avec ces trois postures – regard sur le Christ et relation avec Celui qui nous rejoint avec douceur et exigence à l’intime de notre conscience, réconciliation avec nous-même dans l’affranchissement des liens du passé et liberté vis-à-vis du prochain par laquelle, habillés de la conscience de notre faiblesse, nous pouvons, dans la correction fraternelle, poser une parole de bienveillance et de discernement – notre liturgie de la parole nous apprend trois saveurs de la miséricorde, trois saveurs de l’humilité aussi. Puisse ce temps de la Passion qui commence nous en donner la grâce et le goût pour une belle fête de Pâques !

Amen